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La musique en ligne : De la flibusterie sémantique ! par le Capitaine Haddock

par Zo. et ptit_boy › dimanche 18 mars 2007

Lorsque musique et internet sont évoqués, le mot pirate revient sans cesse. Intrigué par cette spécificité lexicale du débat sur la musique en ligne, thefrenchtouch s’est procuré l’avis d’un spécialiste quant à l’emploi de ce mot violemment connoté. En exclusivité, la rédaction vous présente donc la lettre que le Capitaine Haddock, marin émérite, a fait parvenir aux différents syndicats liés à l’industrie du disque.

Le Capitaine HaddockA l’attention des mesdames et messieurs de l’industrie du disque.

Madame, Monsieur,

En ma qualité de marin, gradé capitaine, je saisis ma plus belle plume pour exprimer mon plus vif mécontentement quant à votre utilisation du mot pirate.

Comme vous devez le savoir, au-delà d’être un vieux loup de mer et un fumeur de pipe invétéré, je suis aussi un fervent défenseur des mots. Mon lexique d’insultes, qui me servira d’ailleurs tout au long de ce courrier, l’atteste par son inventivité et son recours à un vocabulaire soutenu. Mais trêve de balivernes et permettez moi d’entrer dans le vif du sujet ! Je n’ai pas à me justifier tonnerre de brest !!

Voilà plusieurs années que j’entends médias et industries culturelles brandir le mot "pirate" tel le pavillon noir. Eh bien, mille sabords, je peux vous dire que je suis outré par votre inculture et vos aptitudes à faire le zouave avec la sémantique marine.

Sachez qu’un pirate est à son origine un vieux loup de mer, tout comme moi ! Ceci dit, il reste quelques différences entre ces moules à gaufres et l’amateur d’embruns et de whisky que je suis. Par exemple, vous n’êtes sans doute pas sans ignorer qu’un pirate est un bachi-bouzouk sans foi ni loi. Il tue pour des richesses, ne prenant pas la peine de faire de prisonniers. Armé de son sabre ou de son pistolet à poudre, ce cornichon n’hésite pas à aborder votre vaisseau, à le piller et à le saborder, tout en massacrant votre équipage. En 4 mots : un pirate est craint ! Sa philosophie anarchiste, son statut d’apatride et ses modus-operandi, primaires mais efficaces, en font un forban, docteur ès terreur.

Alors certes, je vous entends geindre d’ici. Le pirate du XXIème siècle ne fait rien d’autre que piller votre bateau siglé du drapeau américain, anglais ou français, et il torpille votre commerce. Avant de vous reprendre sur ce sujet, permettez moi de continuer à dresser l’historique de ces pignoufs que sont les pirates.

Le progrès faisant donc son chemin, les pirates, bien que marchant sur le bas côté, ont pris le train en marche. On les trouve maintenant sur la route, rançonnant et dévalisant les malheureux automobilistes. Plus dramatique, ils exercent également dans les avions. J’en ai fait l’expérience dans le jet privé du milliardaire Laszlo Carreidas. Ceci dit, dans ce cas de figure, le terme corsaire est généralement plus approprié que celui de "pirate" afin de définir au mieux le renégat prenant l’appareil en otage. Le corsaire est en effet mandaté par une organisation et agit parfois au nom de revendications politiques, alors que le pirate, lui, agit par appât du gain ! Pour l’amour du butin conquis dans le sang et les cris ! Et surtout pour son propre compte...

Comme vous le constatez ci-dessus, le mot "pirate" commençait déjà à être bien galvaudé. Las ! Ce n’était encore rien. Ce qu’avait prédit Tryphon Tournesol a bel et bien eut lieu. Les ordinateurs ont envahi notre vie, les réseaux de télécommunications se sont développés, et le terme "pirate" s’est retrouvé lesté de nouveaux usages.

Dans un premier temps, et les spécialistes le considèrent toujours ainsi, le pirate informatique était le sapajou qui entreprenait des activités criminelles via le vecteur informatique. Le mythe du valeureux et malveillant pirate, amaigri par des semaines de navigation sans pillages, passant le temps en démontant son pistolet à poudre, s’éloigne à l’horizon. Fini les vaillants combats au sabre et les sabordages de navire ! Tout se joue désormais derrière un clavier ! Tchic Tchic Tchic, et hop ! Monsieur l’hurluberlu devient pirate en tapotant sur les touches de sa machine !!! Des pirates à lunettes oui ! J’en ai renversé ma bouteille de whisky ! Remarquez que ces cyclones ambulants attaquent les réseaux, parfois pour la bonne cause, parfois pour le chantage, et essentiellement pour le plaisir de l’exploit. Reconnaissons aussi à ces invertébrés affalés derrière leurs écrans le mérite de s’en prendre occasionnellement à d’autres bachi-bouzouks. A noter que, à l’image de leurs homologues maritimes, ils possèdent eux aussi des modes opératoires savamment rodées.

Mais ce n’est encore rien comparé à ce qui suit. Car j’ai avalé mon Loch Lomon de travers lorsque certains moules à gaufre ont appelé "pirate" l’utilisateur lambda d’internet, susceptible de "violer" le droit d’auteur. (Bien que je puisse considérer comme criminel le fait de s’approprier un enregistrement de la Castafiore, légalement ou non.)

Vous connaissez mes exploits et mon franc parler. Vous savez que j’ai rencontré certains des pires filous et Ostrogoths des 5 océans. Vous n’êtes pas sans ignorer ma lignée avec feu le chevalier François de Haddoque, marin émérite ayant défié le terrible Rackham le Rouge. Autant vous dire qu’en traine-potence et trompe-la-mort, je m’y connais ! Alors n’essayez pas de me faire croire que tout ces gens "surfant" sur le web tel un Haddock fendant l’océan Arctique sont des criminels potentiels, mille millions de mille sabords !!! Voyons !!!

Si certains faux jetons à la sauce tartare vous font du tort, cela ne constitue pas une raison pour exercer quelques douteux amalgames que ce soit. En qualité de marin, je me devais de vous expliquer ceci. Je me devais de souligner que la personne pratiquant le téléchargement n’est pas un dangereux criminel, foncièrement anarchiste et attiré par l’appât du gain. Elle n’est pas violente et son mode opératoire n’a rien d’un combat ni d’un exploit. Le mépris d’autrui et des règles essentielles de bienséances ne font pas parti de son quotidien. Comme vous le constatez, vous vous êtes mis le doigt dans l’œil (et bien) à vouloir défendre vos affaires en associant ces braves gens à des ectoplasmes fourbes et sanguinaires.

Ce n’est donc pas l’envie qui me manque de vous traiter de boit-sans-soif, de fieffés canailles qui n’ont pas su remettre leur système économique en cause. En dénaturant le mot "pirate", en exerçant le glissement sémantique comme seul des bougres de phénomènes en votre genre en sont capables, vous avez jeté l’opprobre sur d’honnêtes gens afin de tirer la situation à votre avantage. Vous avez souhaité dramatiser à outrance ce fait social en associant des souris neurasthésiques affalées derrière un ordinateur à de dangereux individus. Vous ne faites aucune différence entre amateurs et professionnels et mettez tout le monde dans le même sac pour mieux livrer vos ennemis aux fauves, que dis-je, aux requins ! Pire ! Vous insultez certains de vos clients ! Le plus bel aveu de votre manipulation lexicale ? Avoir lâchement abandonné le terme de piraterie pour instaurer celui de piratage. Mais j’espère vous avoir démontré que vous vous êtes bel et bien trompés. Car à défaut de pirates, vous avez plutôt à faire à une horde de marins d’eau douce. Et croyez en mon expérience, c’est souvent bien pire !

En vous souhaitant bonne réception de ce courrier, je vous prie d’agréer, madame monsieur les mitrailleurs de bavette, mes plus vives salutations.

Cordialement

Archibald Haddock, Capitaine.


n.b : toutes les insultes contenues dans ce texte sont belles et bien celles du Capitaine Haddock. Sauf une ! Saurez vous la retrouver ? :)
zo. pour www.thefrenchtouch.org

Dernière mise à jour du document : lundi 19 mars 2007


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