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Orelsan ou le syndrome Peter Pan

par avatarzo. › mardi 14 avril 2009


Style(s) : rap

A 26 ans, le caennais Orelsan, qui vient de sortir son premier album, est la révélation hip-hop de ce début d’année 2009. D'abord coqueluche des médias avant d'être sacrifié sur l'autel du féminisme plus que de la femme, portrait d’un rappeur qui a refusé de grandir, à l'inverse de sa bulle médiatique. La grenouille et le boeuf.

"J’ai grandi avec Van Damme, les jouets Bandaï, Slash et Ken ; comment voulais-tu que je devienne fréquentable ?" (‘Ramen’, 2008)

Un baggy noir tombant sur une paire de Nike Air, un sweat à capuche multicolore, une casquette masquant à peine un visage renfrogné et poupin malgré une barbe de deux jours... A 26 ans, Orelsan en paraît facilement dix de moins. Le jeune homme est comme le laissent deviner ses textes : éternel adolescent insouciant et un brin timide, à la voix traînante dont les intonations rappellent par moments celle de Doc Gyneco. A le voir ainsi, à la fois tranquille et sur la réserve, il est difficile de croire que l’on se trouve en face du buzz rap français du moment, de la nouvelle coqueluche des médias. Et pourtant…

Pourtant, depuis la sortie en février de son premier album, "Perdu d’avance", Orelsan a bel et bien plongé la tête la première dans le grand bain médiatique, sollicité par les grands quotidiens nationaux, les journaux gratuits, les chaînes de télé et la presse spécialisée. "Il m’est arrivé d’enchaîner onze interviews dans la journée, tu te rends compte ?", lâche-t-il les yeux écarquillés en feignant de se plaindre, comme étonné par ce début de notoriété qui semblait jusqu’ici le fuir comme la peste. "Il arrive que des inconnus croisés dans la rue viennent me parler de ma musique. Et les deux concerts qu’on a faits en Normandie étaient complets. On a même dû refuser du monde – certains attendaient devant la salle depuis 16 heures…" Une véritable révolution pour celui qui, il y a à peine un an, peinait à trouver dix personnes prêtes à jouer les figurants dans le clip bricolé à la hâte de 'Changement', devenu depuis un hymne de la génération Game Boy.

Alors forcément, il lui a fallu s’adapter. "C’est vrai que depuis quelques semaines, j’ai changé de rythme de vie, réappris à me lever tôt, mis le frein sur certains excès", concède-t-il en commandant un jus de tomate, démarrage soft en prévision d’une après-midi de répétition pour "Ce soir (ou jamais !)", l’émission de Frédéric Taddeï. Car les journées d’Aurélien Cotentin, alias Orelsan (Orel pour abréger son prénom, San pour les mangas nippons dont il est fan – le terme signifiant "Monsieur" en japonais) n’ont pas toujours commencé avant midi.

Titulaire d’un bac ES suivi de quatre années d’études dans une école de commerce/management à Caen, il a ensuite enchaîné les petits boulots pendant plusieurs années. "A la fin de mes études, j’étais complètement largué. Incapable de me "vendre" aux employeurs. Donc j’ai vite laissé tomber et pris ce que je trouvais : télémarketing, livreur, employé chez Quick, éboueur et… veilleur de nuit dans un hôtel". C’est là, pendant ces longues nuits passées sans avoir grand-chose à faire, qu’il a écrit la majeure partie de son album – onze titres sur quatorze.

De ces expériences de la vie en décalage horaire, il a hérité une sorte d’attitude de loser né, et donné naissance à un personnage narrant sur rythmiques hip-hop ses soirées alcoolisées ratées, ses plans drague foireux, ses nuits passées devant la console ou l’ordi, ses petites déprimes... Bref, un personnage à mille lieues de la représentation classique du rappeur, vu au pire comme un monstre de charisme rugissant sa colère au micro, postillonnant son trop-plein de testostérone sur l’ensemble de la société ; au mieux comme un poète urbain alignant des mots de plus de quatre syllabes sur des musiques feutrées. Lui vient d’une autre planète.

Normand, blanc, diplômé, fils d’un directeur de collège et d’une institutrice en maternelle : a priori, rien ne destinait Aurélien Cotentin à se lancer dans le monde du rap. Nourri au hard rock des Guns & Roses et à la pop de Michael Jackson, c’est à travers sa passion pour le basket-ball qu’il a été initié au hip-hop, il y a une quinzaine d’années. "Les potes avec qui je jouais me chambraient tout le temps. Pour eux, c’était inconcevable de faire du basket sans écouter de rap, les deux allaient ensemble. Donc j’ai commencé à en écouter, sous la pression, puis je me suis pris de passion pour cette musique". Au point de se mettre à composer des instrumentaux sur son ordinateur et à gratter ses premiers textes en solitaire, pour les rapper ensuite avec ses amis. "On m’a vite fait comprendre que j’étais meilleur rappeur que compositeur", se rappelle-t-il en souriant. "Une manière de me dire gentiment que mes sons n’étaient vraiment pas terribles".

"Mes idéaux ? C’est prendre ma retraite après avoir percé ; passer le restant de mes jours à mater des films de karaté." (‘Différent’, 2009)

Depuis, l’apprenti-rappeur a fait son chemin, utilisant au mieux les possibilités offertes par Internet, jusqu’à devenir l’un des premiers représentants d’une partie de l’auditoire rap souvent oubliée : les jeunes provinciaux de classe moyenne, nés dans les années 80, ayant grandi avec une manette de console dans les mains, la musique de Dr. Dre dans les oreilles et des rêves de puissance hérités de Dragon Ball Z plein la tête. "Ce n’est pas quelque chose que j’ai recherché, je me contente de rapper ce que je suis. 95% de ce que je raconte dans "Perdu d’avance" est autobiographique", confie-t-il modestement. Toujours est-il qu’aujourd’hui, il est difficile de lui trouver un modèle, une source d’inspiration tant son originalité est frappante. Oublions Eminem, TTC ou le Klub des Loosers, références avancées un peu trop hâtivement ; seul le lien avec Mike Skinner (The Streets), jeune Anglais racontant entre rap et spoken-word son quotidien banal de glandeur rongé par le manque de motivation, tient la route. Avec en plus, chez Orelsan, une touche d’originalité supplémentaire : celle d’avoir l’impression d’entendre, dans chacun de ses couplets bardés de références aux jeux vidéos ou aux dessins animés du Club Dorothée, une espérance secrète devenue cri de ralliement : l’âge bête ne passera pas ! Orelsan, ou l’immaturité érigée en qualité et en mot d’ordre.

Portrait réalisé et écrit par Julien, suite à un entretien avec le rappeur durant le mois de Mars.
Consultez la chronique de son album "Perdu d'avance".

Dernière mise à jour du document : mardi 14 avril 2009


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