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par Zo. et ptit_boy › dimanche 18 mars 2007
Les distributeurs sont un maillon méconnu de l'industrie du disque, mais ils n'en sont pas moins essentiels. Leur action participe à la visibilité d'un artiste dans les rayons. A l'heure du tout numérique, ce métier ne déroge pas à la règle et s'adapte lui aussi au nouvel environnement avec lequel doit composer l'industrie du disque. Nous avons donc rencontré Hervé Bonazzi, directeur et co-fondateur du distributeur Wild Palms Music spécialisé dans les labels indépendants, pour 90 minutes de discussion sur le métier, sur sa société, mais aussi sur la crise que traversent les industries culturelles ou encore l'autoproduction et les DRM.
The French Touch : Pouvez vous présenter à nos lecteurs les activités de Wild Palms Music ?
Hervé Bonazzi : Wild Palms Music est un distributeur numérique de musique, qui ne travaille qu'avec des labels indépendants et des artistes autoproduits. Comme n’importe quel distributeur, nous fournissons les points de ventes qui vendent de la musique au détail, sauf que nous travaillons avec des plateformes de téléchargement légales et non auprès de magasins physiques. Nous fournissons aussi bien les plateformes françaises telles que Virginmega.fr ou Fnac.com qu’internationales comme Itunes ou Napster. Nous travaillons également avec la plupart des opérateurs mobiles européens. Au total nous distribuons notre catalogue auprès d'une centaine de services de téléchargement légaux.
Wild Palms Music est parti du constat suivant : si les grandes maisons de disques n’ont pas de difficultés à exposer leurs produits, que ce soit dans des lieux de ventes physiques ou virtuels, ce n’est pas le cas des indépendants et autoproduits. Ces derniers ont besoin d’un intermédiaire plus gros, qui va rassembler les forces de N labels et artistes dans le but de promouvoir un catalogue auprès des revendeurs, afin d’obtenir plus de visibilité et de référencement.
TFT : Concrètement, cela se traduit comment ?
H.B : Nous référençons donc le catalogue de labels indépendants et d'artistes autoproduits auprès des plateformes. Nous nous occupons également du marketing en magasin. Par exemple, nous négocions avec les différentes plateformes une visibilité sur leurs pages principales pendant une durée variable pour nos produits majeurs. Nous réalisons également des prestations techniques puisque nous numérisons les œuvres, avec les différents encodages et formats correspondants aux besoins de chaque plateformes et médias. Les labels et artistes n’ont plus à se soucier de ces questions techniques puisque nous le réalisons gratuitement pour eux. La grande force d’un distributeur numérique est également de pouvoir fournir ses clients à partir d’un seul point. De par nos accords, les artistes et labels n’ont plus à signer un contrat avec chaque plateforme. Nous les représentons et gérons tout ça pour eux. Nous tâchons d’agrandir nos réseaux de distribution mais à l’heure actuelle, en signant sur Wild Palms Music, un label ou un artiste a l’opportunité d’être distribué sur 100 plateformes différentes à travers le monde, tout en prenant compte des spécificités techniques de chacune. En fait, notre activité est comparable à celle d'un distributeur physique, qui fournit les différents points de vente avec toute sa logistique, ses camions etc… sauf que pour nous ça se passe dans nos bureaux et via des communications informatiques. C’est quelque chose qu’un label ne peut faire seul, ou alors il y perd beaucoup de temps et d’énergie.
Finalement, c’est un schéma de distribution relativement classique mais transposé sur le numérique. C’est une nouvelle forme du métier de distributeur qui suit l’apparition et l’installation dans le paysage internet français de plateformes de téléchargement légales telles que Fnac.com ou Virginmega.fr, ainsi que l’arrivée d’acteurs plus mineurs, sans parler d’Itunes qui est arrivé fin 2004.
TFT : A quand remonte la création de Wild Palms Music ?
H.B : En 1999. Avant nos activités actuelles nous étions uniquement une entreprise de conseil stratégique auprès de groupes médias. C’est comme cela que nous sommes entrés dans le monde média et que nous avons senti les problématiques qu’internet commençait à soulever.
En 2000 nous avons fondé Purplecast, une société d’ingénierie technique qui proposait des solutions DRM[1]. Nous avons finalement vendu cette société à France Télécom en 2002. Puis nous avons pris du recul... Et fin 2004, nous avons lancé notre activité de distributeur numérique. Agrégateur comme disent les américains. Nous avons perçu cette nécessité de rapprocher les labels indés français des grosses plateformes de téléchargement.
Nous pensons que si le téléchargement légal avait du mal à décoller, c’était entre autre parce que les catalogues des magasins en ligne n’étaient pas assez conséquents. Cette problématique est en train de se résorber même si il y a encore pas mal de choses qu’on ne trouve pas sur les grandes plateformes de téléchargement légales mais qu’on trouve sur les réseaux P2P. Notre mission est simplement de rendre le plus de musique disponible dans le cadre d’une offre légale. Pour exemple, il y a 2ans, le catalogue de Virginmega.fr était de moins de 1 million de titres. Aujourd’hui, la plateforme propose 2 millions de références. Typiquement, la profondeur du catalogue se fait via l’entrée des indépendants et autoproduits, et nous tâchons d’accélérer ce processus. Il y a deux ans, notre métier n’existait pas, et c’était les plateformes de téléchargement elles-mêmes qui, tant bien que mal, numérisaient et démarchaient les artistes, afin d’enrichir leur offre. Nous apportons donc aux plateformes une solution et un gain de temps, puisque nous leur proposons un produit fini, packagé dans le sens numérique du terme. Les mises en ligne se multiplient et l’offre de musique monte donc en puissance.
TFT : Comment choisissez vous les formats que vous allez utiliser pour encoder les titres ? Vous intéressez vous à des formats dits libres et open-source [2] ?
H.B : Notre mission est de fournir les magasins en ligne, et ce sont eux qui choisissent les formats qu’ils souhaitent commercialiser. Sauf que jusqu'à présent, les majors ont toujours voulu que les fichiers vendus soient protégés par des systèmes de DRM. Vu qu’il n'y a pas 40 000 solutions de DRM sur le marché, les plateformes ont été contraintes de prendre certains formats, en l’occurrence le WMA de Microsoft [3] et le format protégé et exclusif d’Apple [4] .Aujourd’hui, les mentalités commencent à changer. Nous avons été les premiers à proposer notre catalogue sans DRM et la Fnac et Virginmega sont en train de franchir le pas en fournissant des mp3 sans verrous [5] . Nous n’avons pas d’opinion à donner sur les formats à proprement parler, mais par contre nous avons une position au sujet des DRM. Nous pensons que les DRM freinent considérablement le développement de la musique en ligne légale. Ce système a trop contraint l’utilisateur. L’interopérabilité [6] n’est pas là et quand vous êtes un consommateur vous n’avez pas à être un technicien et à vous soucier de ce genre de problématique. Il y a donc eu des déceptions et de la méfiance de la part des clients. Etant un peu le porte-parole et le relais des labels indépendants, qui représentent une alternative aux majors, nous défendons le droit à commercialiser des fichiers musicaux sans DRM.
Pour ce qui est des différents formats, nous en fournissons une vingtaine. Ce chiffre peut sembler élevé mais nous fournissons des opérateurs de téléphonies mobiles, et ce média réclame des formats compatibles avec les multiples modèles de téléphones utilisés. Par contre très peu de plateformes semblent intéressées par les formats ouverts dits opensource.
TFT : Le mp3 a-t-il encore de beaux jours devant lui ?
H.B : Oui, je pense que le mp3 va rester encore le format prédominant bien qu’il ne soit pas le meilleur en terme de compression. C’est devenu une marque. Désormais on parle de mp3 et non de fichiers musicaux. Il a été adopté par le grand public qui ne connaît quasiment que ça. Qualitativement, ce n’est sûrement pas le meilleur choix mais en terme de marketing, ça me semble être la bonne orientation.
TFT : A quel bitrate [7] encodez vous les titres ?
H.B : C'est un choix qui appartient aux plateformes. Pour ce qui est du mp3, Emusic fait du 128, la Fnac du 192, Virginmega propose du 256 [8] . Nous fournissons certaines plateformes plus spécialisées en Wav [9] comme c’est le cas pour 4Deejays.com, voire même du WMA Lossless et du AAC Lossless[10] . Nous ne faisons que répondre à la demande des plateformes. En ce moment, elles tentent de tirer la qualité vers le haut puisqu’il semble que pour certains consommateurs, la compression soit un frein à l’achat.
TFT : Pensez vous qu’avec la généralisation des abonnements internet offrant des débits de plus en plus conséquents, l’offre va se normaliser vers des bitrates de grande qualité tels du Mp3 320, voire du Lossless ?
H.B : Oui. La preuve, les américains, qui ont toujours un peu d’avance sur nous car leur marché est vraiment dynamique [11] , envisagent sérieusement d’offrir du lossless au consommateur. Et pour ce qui est de la musique classique ou du jazz, c’est hautement compréhensible. L’auditeur de ces musiques est généralement un mélomane. Il exige une qualité sonore à la hauteur de l’œuvre qu’il souhaite acquérir, et non un mp3 128kpb/s. Après, je pense qu’il restera toujours le marché des musiques dites commerciales, sans connotation négative, où la cible est plutôt les ados. Ces derniers ont moins d’exigence qualitative puisqu’ils écoutent généralement leur musique sur leurs ordinateurs ou avec des baladeurs équipés d’oreillettes.
TFT : Justement le marché de la musique en ligne n’oublie t-il pas les gens qui écoutent de la musique avec un équipement haut de gamme, et pour qui la qualité sonore est essentielle ?
H.B : Oui c’est un problème. La musique n'est plus consommée comme elle l'était il y a 10 ans. Il y a toujours eu deux types de consommateur : celui qui écoute la musique comme un divertissement et qui n’est pas sensible à une réelle définition du son, et celui qui écoute sa musique sur un système hifi, parfois de haute fidélité, et qui a une écoute aguerrie. C’est un phénomène qui existait déjà avec le cd. Certains écoutaient leurs disques sur un petit poste ou dans l’autoradio, d’autres dans leur salon, entourés par des enceintes performantes et de qualité. Ce dernier profil de consommateur ne trouve pas encore d’offre en matière de musique dématérialisée qui puisse combler pleinement ses exigences. Très peu de plateformes font du lossless. Mais ça va venir !
TFT : Selon vous, en 2007, le marché de la musique est-il encore en crise ou commence t-il enfin à retomber sur ses pattes ?
H.B : Le marché est en crise car il fait face à un renouvellement de support. C’est une situation qui n’est pas inconnue. Quand on est passé du vynil à la k7 audio, il y a eu une grosse crise puis un rebond du marché. Idem lorsque le cd s’est substitué à la k7 audio, avec un rebond encore plus fort du marché. Aujourd’hui, on n’assiste pas à une crise de la musique mais à une crise du cd. C’est le support qui est en crise. Les gens n’ont jamais écouté autant de musique. Dans l’histoire de l’humanité, jamais autant de temps n’a été consacré à la musique. Sauf que la consommation de musique ne se fait plus à partir d’un cd enregistré. C’est donc le support qui ne convient plus, qui est une technologie obsolète. Le cd est désormais dans l’ombre de la musique dite dématérialisée, et l’industrie du disque ne s’est pas préparée à cette évolution. Le cd est un support rentable et le monde de la production musicale s’était endormi sur ses lauriers. Il faut dire que le business était assez lucratif et florissant. La crise de support n’a donc pas été anticipée et finalement on l’a subie. A partir de là, il faut réinventer la manière dont on consomme et dont on vend la musique pour ce nouveau support dit dématérialisé. Toutes les solutions n’ont pas encore été trouvées. Mais plusieurs mutations sont notables. Sur les plateformes de téléchargement légales, on retrouve le principe de l'album, mais on peut aussi acheter une chanson à l’unité. Chose intéressante et inédite, mais qui fait que le panier moyen est plus faible. Il est vrai que dans le passé, je me suis vu acheté des albums pour une ou deux chansons seulement. Avec les plateformes de téléchargement, cela n’arrive plus, ou moins, ce qui engendre une baisse du chiffre d’affaire. Seconde évolution : l’accès à la musique est facilité. Il n’est plus nécessaire de se déplacer, et les consommateurs ayant peu de disquaires aux catalogues bien fournis près de chez eux ont désormais accès à de la musique qu’ils ne trouvaient pas dans les rayons. Globalement le numérique a du bon pour la spécificité et pour le choix. Mais il reste encore à inventer des modèles pour vendre la musique afin de répondre au mieux aux besoins et aux envies du consommateur. Le premier exemple peut être l’abonnement pour du téléchargement illimité sur une période. Napster, Rahpsody ou Musicme donnent ainsi un accès illimité à leur catalogue contre un forfait. Voilà un exemple intéressant. C’est une nouvelle approche, une manière différente de consommer la musique qui n’est pas sans intérêt. Elle répond à une demande de l’utilisateur et elle implique une consommation élevée de musique. Le budget est de 10€/mois (par exemple) pour du téléchargement illimité, et donc pour se faire plaisir. Rapporté sur une année, ça devient un revenu non négligeable. Après, ce sont les majors qui tiennent le marché et tirent les ficelles, et ce sont leurs labels qui ont un véritable pouvoir d’innovation, et non les indépendants que Wild Palms Music représente. Finalement, c’est donc une crise de support et non de la musique. L’explosion des ventes de sonneries de téléphone portable ou du téléchargement de morceau pour mobiles le démontre. On voit que c’est un besoin, une nouvelle manière d’écouter et de vivre de la musique, et ça les majors l'ont très bien compris !
TFT : Justement, y a-t-il une compensation des revenus dans ces nouvelles ventes ?
H.B : Malheureusement non. La baisse des revenus liés à la vente de CD n’est pas compensée par les ventes numériques. Maintenant, c’est à l’industrie de s’adapter aux nouveaux modèles de revenus. Il y a aussi de nouveaux acteurs sur le marché. Par exemple pour vendre une sonnerie de téléphone portable, vous devez passer par un opérateur, qui prend logiquement sa part du gâteau. Il y a donc une nouvelle répartition du chiffre d’affaires qui est liée à l'apparition de nouveaux intermédiaires dans la chaîne de distribution. C’est l’évolution technologique qui dicte les nouveaux modèles de revenus, et c’est à l’industrie musicale de s’y adapter et de l’exploiter au mieux. Maintenant, quand je vois des maisons de disques qui vendent des millions de sonneries, je ne pense pas qu’elles soient en crise.
TFT : Selon vous, les majors dramatisent la situation ?
H.B : Il faut d’abord se mettre à la place de l’artiste ou du label, petit ou grand, qui voit ses créations accessibles gratuitement et en masse sur des réseaux. Si je suis artiste, que c’est la seule manière de gagner ma vie, il me semble naturel que mes œuvres soient rémunérées. Ce qui gène un artiste ou un label, c’est plus l’accès gratuit à ses œuvres qu’une baisse de son chiffre d’affaire parce qu’il a mal anticipé le renouvellement de support. La baisse de ventes vente de disque est irrémédiable, parce qu’il y a une évolution technologique qui fait que l’on a de moins en moins besoin du CD. Même sans le téléchargement illégal, les ventes de disques auraient chuté. Par contre, le téléchargement légal doit se substituer à la vente de disque et c’est là qu’il faut développer le marché, être plus novateur, plus incisif commercialement et donner de l’envergure à ce nouveau support immatériel. Après, pour ce qui est de la partie illégale, c’est comme dans tout marché où il y a du piratage. Il faut lutter contre en réglementant, en cherchant des solutions. C’est comme les abonnements Canal + ! Au début, il y avait beaucoup de décodeurs pirates, et avec le temps, le problème a été résolu. De toute manière, tant que l’être humain arrive à frauder en étant ni vu, ni connu, c’est dans sa nature de le faire. C’est vrai qu’il est plus facile de télécharger de la musique illégalement qu’arriver chez son disquaire et partir sans payer et en courant avec un bac de disques sous le bras. Les gens qui téléchargent massivement sur les réseaux p2p devraient, je pense, réfléchir à ça. Car à long terme, les conséquences peuvent être très graves! Que l’on soit alarmiste ou non, il faut bien comprendre qu’un label ou un artiste doit gagner de l’argent pour financer ses futures productions. Faire un disque coûte de l’argent. Enregistrer des titres en studio, avec des musiciens, ça coûte cher et sans rentrée d’argent il devient dur de continuer à produire des titres. Le risque est là ! On le voit d’ailleurs avec les grandes maisons de disques qui produisent de plus en plus de "coups commerciaux" pour leur sécurité financière. Et évidemment, après, on se demande où est passé la création, dans le sens noble du terme. Il y a quelques siècles, les artistes étaient financés par des mécènes. Aujourd’hui, si les artistes ne parviennent plus à vendre leur musique, comment vont-ils vivre et continuer à créer ?
T.F.T : Mais, quitte à être l’avocat du diable, ce sont surtout des artistes ou des producteurs dont les comptes en banque dépassent de plusieurs zéros celui du français moyen qui se sont plaints du téléchargement. Jacques Attali disait au Midem [12] qu’il fallait se faire une raison et que les revenus des artistes allaient être transférés vers d’autres types de prestations, comme le spectacle vivant par exemple [13]. N’est ce pas lui qui aurait raison ?
H.B : Bon, déjà je pense que le fait que ce soit les plus riches qui se plaignent le plus ouvertement n’est effectivement pas très malin… De notre point de vue, c’est pour les indépendants que la situation est la plus inquiétante. Les grandes maisons de disques se portent bien. Elles ont réduit les voiles en licenciant, mais elles font toujours autant de profits, voire plus ! Même si le volume diminue, leur business reste rentable, au prix de certains aménagements… Du côté des indépendants c’est plus grave. Des structures d’une ou deux personnes ont encore plus de mal à produire qu’avant. Ces labels voient leur logique de réinvestissement de plus en plus menacée, ou du moins difficile à tenir. Et je crois que la musique indépendante est le moteur de la création, car elle est plus riche, plus diverse. Malgré tout, ce sont les petits qui souffrent plus que les gros, et ils n’ont pas de porte-voix.
Sur le principe de Jacques Attali [14] du report des revenus vers d’autres «produits » que l’enregistrement, je suis assez d’accord pour dire que la part de ce qu’un consommateur paie pour s’approprier un titre va être de moins en moins importante dans les revenus de l’industrie. C’est l’évolution naturelle de la chose et il faut que l'industrie s’y adapte. En baissant le prix des morceaux par rapport au cd, elle va dans le bon sens. Oui, la musique enregistrée doit coûter moins cher. Par contre, pour l’artiste, qui doit toujours voir son talent et son travail rémunérés, on se doit de trouver d’autres sources de revenus. Cela passe par exemple par le spectacle vivant, qui est en pleine croissance. La part des concerts dans le revenu d’un artiste ne va faire qu’augmenter par rapport à la part que représente les ventes d’albums et de morceaux. Malgré tout, je ne suis pas d’accord avec le fait de dire que se procurer un enregistrement doit être gratuit. Ca me semble trop facile et trop radical. Il y a un juste milieu à trouver. Le consommateur écoute de plus en plus de musique. Peut être qu’il ne s’en rend pas compte, mais c’est un fait établi. Tout ça se fait grâce à l’internet, aux radios libres, aux pages persos ou encore aux sites qui permettent d’écouter des titres. Et c’est une aubaine pour la musique ! Mais il y a un moment où si le consommateur veut posséder l’enregistrement et en faire ce qu’il veut, il doit avoir une démarche. Il doit se dire « je paie l’artiste parce que j’aime sa musique, je veux le soutenir ». Et ça ne l'empêche pas d’écouter et de découvrir gratuitement !
TFT : Est-ce que vous pensez que le cd a aussi souffert d’un déplacement du son vers l’image, que les consommateurs se sont aussi beaucoup tournés vers les dvd, et que par conséquent, leur budget musique s’en est trouvé resserré ?
H.B : Non. D’ailleurs ces derniers temps, le dvd se vend moins. Pour ce qui est des budgets des consommateurs, il faut savoir que pour la musique, la croissance a toujours été tirée vers le haut par les jeunes. Et le budget et les dépenses des jeunes ont changé ! Aujourd’hui dans le budget d’un ado ou d’un jeune adulte, il y a désormais le téléphone portable avec ses abonnements et ses renouvellements de mobile. L’électronique aussi a pris plus de place dans leurs dépenses. Finalement, tout cela fait que la part réservée aux achats de produits culturels a baissé. Il y a donc un gros transfert de budget, et c’est une des principales causes de la crise du disque. Mais il ne faut pas se méprendre, ce sont les produits culturels dans leur ensemble qui en sont victimes. Ce phénomène est bien plus responsable de la chute du chiffre d’affaire de l’industrie du disque que le piratage. Tous ces euros qui partent dans l’abonnement au câble, les baladeurs mp3, les lecteurs dvd, les consoles, les téléphones, se sont des disques qui ne sont pas achetés. Le budget cd diminue, et plus globalement le budget musique.
TFT : On voit de plus en plus d’abonnements forfaitaires pour du téléchargement illimité sur telle ou telle plateforme, et ce pour une durée limitée. Finalement, l’idée de licence globale [15] qui avait été complètement rejetée par l’industrie du disque est en train d’être ré-adaptée par les plateformes proposant ces offres. Que pensiez-vous de cette idée de licence globale ?
H.B : Tout d’abord, je considère toujours la licence globale comme une mauvaise chose à partir du moment où elle est gérée et réglementée de manière étatique et via des taxes. Ce qui est mauvais dans ce système, c’est le problème de la répartition. Comment les petits vont-ils toucher leurs droits ? Je pense qu’il faut laisser le marché se gérer, même si ça débouche sur des offres qui peuvent se rapprocher de la licence globale à l’image des offres que vous évoquez. Ca peut être bénéfique pour le consommateur, la concurrence tirant les prix vers le bas. Il faut laisser les acteurs du marché imaginer de nouveaux modèles et rémunérer de manière transparente et proportionnelle les ayants-droits. Les systèmes techniques des plateformes permettent de savoir exactement quels titres et quels artistes sont téléchargés, et même écoutés, et dans quelles proportions. Derrière, les distributeurs, mais aussi les labels, les auteurs et interprètes peuvent toucher leurs droits selon le nombre d’écoutes et de ventes. La technique permet ici de bénéficier d’une réelle transparence et d’une redistribution fiable des revenus. Après, c’est notre métier de négocier avec les plateformes afin d’offrir à tous, nous y compris, la meilleure rémunération possible.
Une licence globale, avec une décision étatique de dire on redistribue tel pourcentage à X, tel pourcentage à Y, c’est soit communiste, soit totalitariste. Les ayants-droits n’auraient pas leur mot à dire, ils ne pourraient pas défendre leurs intérêts par la négociation, comme ils l’ont toujours fait.
TFT : Justement, à propos de statistiques et de répartition, on voit que le DRM dans son approche anti-copie est de plus en plus rejeté par les consommateurs comme par les décideurs. Par contre, une nouvelle approche semble dire que le DRM pourrait désormais être utilisé comme un outil statistique qui permet de mieux connaître le consommateur. Le terme est connoté très négativement, mais disons les choses comme elles le sont : Le DRM ne s’oriente-t-il pas vers un usage proche de celui d’un spyware [16] ?
H.B : Oui. Ceci dit, certains services ont besoin de la "protection" qu'offre le DRM. C’est le cas des services d’abonnement que nous évoquions plus tôt. C’est comparable à un abonnement Canal +. Il faut une clef, une authentification pour gérer le service. Si l’abonné arrête de souscrire à un forfait mensuel de téléchargements illimités, il faut bien être capable de fermer le tuyau. Après, dire que le DRM va servir à mieux connaître les habitudes d’écoute des gens, oui bien-sûr. Je dirais même que ça fait parti du jeu. De toute manière sur internet, avec ou sans DRM, on sait déjà ce que vous faites. Les sites de téléchargement connaissent tous le contenu des paniers achetés sur leur site. Ils peuvent donc dresser un profil de chaque client en fonction de ses achats. Finalement, je trouve ça plutôt logique à partir du moment où le consommateur en est averti. Plus globalement, pour la musique, je suis pour tous ces services comme Pandora ou Lastfm qui dressent votre profil musical et vous recommande un réseau d’auditeurs et de nouveaux artistes ou sites selon vos habitudes d’écoute. La musique est large, très large. En une année, il y a une telle quantité de musique produite dans le monde qu’il faudrait 100 ans pour tout écouter. Les moteurs informatiques aident à découvrir. Ils permettent d’élargir la culture musicale des gens, et les artistes y gagnent. Ils sont plus facilement accessibles. Je ne vois pas pourquoi il y a un tollé lorsque Itunes propose des recommandations dans son programme, installé sur l’ordinateur de l’auditeur. C’est évident qu’Apple sait ce que ses clients écoutent et achètent via le logiciel Itunes. L’internet est comme ça par définition. Les systèmes clients-serveurs, one to one, font que l’on peut savoir ce que chacun fait ! L’information est stockée, ne serait ce que pour des besoins d’administration informatique. Si on veut l’exploiter à des fins intéressantes, par exemple faire découvrir de la nouvelle musique, pourquoi pas ? Après, si c’est l’exploiter en revendant des informations à des sociétés commerciales, dans le sens qui vous démarchent sans que vous les ayez sollicité, là effectivement, non, ce n’est pas sérieux.
TFT : Pensez vous que toutes les techniques et innovations mises en place par les industries culturelles vont réussir à venir à bout du téléchargement illégal ?
H.B : Première chose : je pense que les réseaux p2p survivront, parce que techniquement le filtrage est quasi impossible. Les développeurs et utilisateurs savent contourner les filtres et faire muter les réseaux très rapidement. Globalement ils vont subsister et il faudra faire avec. Il faut juste que l’industrie et le marché incitent l’utilisateur à se diriger vers l’offre légale plutôt que vers les réseaux p2p. Cela passe par de meilleures offres, une nouvelle valeur ajoutée comme des recommandations, de l’éditorial, des informations sur les artistes, la possibilité d’acheter des places de concert avec un album, les communautés, etc… Tous ces services apportent un plus au consommateur. Je crois que le consommateur va faire la différence et trouver son compte dans l’offre légale et les qualités de services qu’elle apporte. Les réseaux plus underground resteront probablement plus difficiles, plus dangereux et aléatoires en terme de résultats pour le consommateur.
TFT : Mais pourtant, des teams de releases [17] sortent des rips [18] très propres, bien encodés, en vbr de haute qualité [19], avec un fichier d’information, la pochette, les méta données intactes [20] etc… Alors peut-être que ces releases resteront réservées aux initiés mais en attendant, l’offre est aussi de qualité, et là, elle est gratuite !
H.B : Oui mais je pense que la majorité des gens ne trouvent pas ces releases, ou alors ils n’arrivent pas à trouver les bons réseaux et ont des difficultés à y accéder. La plupart des gens ne tirent que peu de bénéfices du p2p en terme de qualité. Le comportement que vous évoquez et celui des initiés, pas de l’utilisateur lambda. Il restera toujours des irréductibles. De tout temps des gens n’ont pas voulu payer et ont toujours trouvé un moyen de contourner les systèmes. C’est humain. Ce sont des personnes qui sont rodées aux techniques et reportent leur budget sur autre chose. Ou alors ils passent beaucoup de temps à télécharger, et quelque part, le temps c’est de l’argent. C’est un phénomène marginal. Après c’est aux politiques de voir ce qu’ils souhaitent faire par rapport à ces phénomènes, si ils veulent réprimer ou non. La contrefaçon a toujours existé, malgré tout il faut lutter contre, en faisant peur à ceux qui la crée, et ce dans toutes les industries. On ne l’éradiquera jamais, c’est clair, mais on peut la réduire, en s’attaquant à ceux qui la fabrique.
TFT : Informatiquement parlant, le terme pirate définit quelqu’un qui a une certaine expertise informatique. Il a pourtant été beaucoup employé par les grands pourfendeurs du mp3. Pensez vous que ce mot a été galvaudé pour dramatiser la situation et tenter de criminaliser insidieusement tout internaute qui téléchargeait ?
H.B : Je pense clairement que les gens qui téléchargent de la musique illégalement ne sont pas des pirates. "Pirate" n’est pas le bon mot. Ce sont des fraudeurs. Il y a eu une communication abusive de la part des grandes maisons de disque sur le sujet, qui en ont fait un mot pour définir l’internaute qui télécharge illégalement. Mais bon, si ce mot a été employé, c’est aussi car la plupart des gens savent mal ce qu’est un pirate informatique et effectivement, quand on sait vraiment ce qu’est un pirate informatique, on se rend bien compte que les utilisateurs d’Emule ou de n’importe quel réseau n’en sont pas. Consommer ce n’est pas de la piraterie. Ripper des disques pour les mettre à disposition, ça c’est de la contrefaçon, et c’est déjà plus assimilable à du piratage informatique proprement dit. Si je ramène un sac contrefait d’un voyage on peut m’arrêter à la douane, mais je ne suis pas le contrefacteur. Par contre, si je le fabrique, oui, là je fais de la contrefaçon. C’est vrai que l’amalgame a été fait entre ceux qui consomment et ceux qui fournissent des œuvres rippées proprement, comme évoqué plus tôt.
TFT : Mais finalement, en s’opposant autant au consommateur, les majors, les artistes les plus riches, et les syndicats d’éditeurs phonographiques ne se sont-ils pas attirés l’antipathie du public ?
H.B : Oui. Les majors n’ont pas été malines sur ce coup. Elles ont très mal géré leur communication. Le fait d’avoir généralisé à ce point le mot pirate est une grave erreur. Elles ont finalement traité leurs propres consommateurs de pirates, alors que généralement ce n’était pas le cas ! Ce ne sont pas les gens qui découvrent via le mp3 ou qui enrichissent un peu leur discothèque en téléchargeant qui ont fait le plus grand mal à l’industrie. J’insiste une nouvelle fois : le premier responsable de la crise, c’est le report de budget. Après avoir chargé le consommateur verbalement, les grandes maisons de disques ont tenté de verrouiller les cds. Mais c’est peine perdue car on sait tous qu’il y a toujours quelqu’un pour cracker les protections, et finalement c’est l'utilisateur lambda qui s’est retrouvé indisposé par les systèmes de verrous contre la copie, et qui s’est une nouvelle fois senti méprisé. Les majors ont été maladroites. Mais c’est trop tard, ce qui est fait est fait. Je comprends que certains consommateurs aient mal pris ces attitudes, mais en même temps un consommateur intelligent sait ce qu’il est en train de faire. Il a conscience de ses actes, de ces petits délits. La pratique du téléchargement est du vol. Ce genre d’acte mérite un avertissement, voire une punition. Je ne suis pas pour les amendes systématiques ni pour une tolérance zéro comme sur la route. Mais il y a des lois, et si la sanction financière dissuade, il faut y venir dans certains cas, même si il est triste d’en arriver là.
TFT : Est-ce vous qui démarchez les artistes ou viennent ils vous voir ?
H.B : Les deux
TFT : Lorsque vous démarchez un artiste, comment le repérez vous ?
H.B : Nous le repérons via les sites communautaires type Myspace, ou encore sur les tremplins jeunes talents, via la scène. La plupart du temps ils nous sont envoyés ou recommandés par des acteurs du milieu. Nous travaillons aussi avec SFR jeunes talents. Nous animons leur communauté et c’est pour nous un vivier. Sinon il y a aussi les contacts qui se font par relations. Le bouche à oreille marche également très bien. Nous réalisons que l’univers des artistes est un univers où les gens échangent, parlent et se partagent des tuyaux.
TFT : Vous distribuez uniquement des indépendants ou des autoproduits, dans quel état d’esprit et avec quels espoirs arrivent-ils chez vous ?
H .B : Ca dépend déjà de la maturité de l’artiste et du label par rapport au numérique. Connaissent-ils les volumes d’affaires, le marché, les technologies etc...? La plupart ne le savent pas trop. Notre rôle est donc de les informer, de les conseiller, de leur dire ce qu’on peut faire avec le produit. Maintenant il faut bien se rappeler que nous avons un rôle de distributeur. Nous ne sommes pas un label. Nous nous arrêtons donc au marketing en magasin. Nous ne produisons pas les artistes. Notre rôle est de participer à leur promotion, en les rendant visibles sur les plateformes. Nous aidons l’artiste en lui ouvrant les portes de la distribution numérique, en le référençant le plus possible, en l’accompagnant dans sa stratégie numérique mais en aucun cas nous investissons massivement dans son développement. Cela ne nous empêche pas d’encourager les artistes, de les présenter à des gens du métier, que ce soit les programmateurs radio, des directeurs artistiques de labels, etc…
En venant nous voir, un artiste autoproduit fait la démarche de rentrer un peu plus dans le monde professionnel. A mon sens le numérique est désormais essentiel pour le développement d’un artiste. D’ailleurs ils commencent de plus en plus par le numérique. Ils y font leurs preuves et s’en servent comme déclencheur. Si il y a un déclic grâce à la musique dématérialisée, ils basculent généralement sur le support physique. Il faut aussi noter que beaucoup de labels indépendants cherchent à vendre une licence à des majors. Finalement le numérique est une sorte de tremplin pour tenter de démarrer une distribution cd. Mais des artistes ou des labels ont aussi la démarche opposée. Ils ont déjà accédé à la distribution sur support physique, une partie de leur catalogue est épuisée ou non disponible à la vente, et finalement, via la musique dématérialisée, ils ré-éditent leur disque sur les plateformes de téléchargement légales. Les magasins physiques spécialisés comme ceux de Virgin ou de la Fnac ont, ces dernières années, massivement "dé-référencé" et il y a donc en magasin de moins en moins de références. Les labels indés ont des tirages faibles, et il est de plus en plus difficile de trouver en magasin un disque sorti il y a un an. Finalement, certains albums ne sont plus disponibles que sous forme dématérialisée. Beaucoup de labels nous demandent donc de rendre à nouveau disponible une partie de leur catalogue.
T.F.T : Vous mettez certains artistes en avant, vous travaillez avec des tourneurs, mais je suppose que vous ne pouvez faire la promotion de tout le monde. Comment choisissez vous ceux que vous allez promouvoir ?
H.B : Pour tous les produits que nous distribuons nous faisons le marketing d’un distributeur auprès des magasins. C’est notre métier de les convaincre de l’intérêt d’un disque et de favoriser au maximum sa visibilité. Pour ce qui est de la promotion hors magasin, nous ne le faisons pas avec tous les artistes que nous distribuons. Dans ce cas, le critère de sélection est soit artistique, influencé par un coup de cœur que nous avons eu, soit parce que passé la phase des premiers mois, qui est une phase de test pour nous et pour l’artiste lui-même, nous réalisons qu’il y a un potentiel. Nous servons souvent d’intermédiaire en présentant le travail de l’artiste à des contacts, des relations. Là, notre seul intérêt commercial est de revendre encore un peu plus le produit.
TFT : Vous vous occupez également de la gestion des droits. Concrètement, comment cela se passe-t-il ?
H.B : les auteurs et interprètes doivent toujours faire leurs déclarations, le cas échéant le producteur aussi. Mais comme notre métier de distributeur n’est pas national mais mondial, nous devons gérer des droits territoriaux à des échelles différentes. Nous proposons donc une gestion des droits très fine que ce soit en terme de territoire comme de date de sortie. Par exemple nous pouvons proposer une date de sortie différente selon les pays. Techniquement nous mettons en place des systèmes qui permettent de respecter les droits selon les pays. Une plateforme doit être capable de présenter le produit à l’internaute d’un pays et pas d’un autre selon les contrats et les droits qui ont été enregistrés. Ca c’est pour la partie en amont. En aval, nous gérons la collecte des royalties et les reversements aux ayants droits. Là c’est une gestion de collecte et de redistribution des droits. En France, c’est la plateforme qui paie les droits, ce qui n’est pas le cas partout dans le monde. Nous avons des accords Sacem [21] qui font que nous sommes habilités à collecter les droits d’auteurs aux Etats-Unis par exemple, et ce afin de les ramener en France et de les reverser à la Sacem qui les redistribue. Le but est de rapatrier les droits, car les accords internationaux ont beau être faits, dans la pratique ils ne sont pas bien appliqués.
TFT : Pourquoi ?
H.B : Essentiellement pour des raisons informatiques et techniques qui font que les différentes sociétés de gestion de droits communiquent encore très mal entre elles. On essaie donc de pallier à ce problème, dans la mesure du possible.
TFT : Cela arrive-t-il qu’une plateforme refuse de distribuer l’un des artistes, titres ou album que vous lui proposez ?
H.B : Non.
TFT : Sur votre site, on comprend que l’artiste n’a rien à payer pour accéder à vos services. Le rôle de distributeur vous place au centre d’un système composé de nombreux protagonistes. Comment gagnez-vous votre argent ?
H.B : On prend une marge sur les ventes, de l’ordre de 30% ce qui est une marge distributeur standard. Notre métier est un métier de volume. On gagne de l’argent sur le volume de notre catalogue, qui doit faire aujourd’hui 140 000 titres online comme offline [22], mais aussi sur le volume de distribution, en particulier grâce à l’international. Si le marché continue à croître, tout cela devrait être rentable assez rapidement.
TFT : Actuellement Wild Palms Music n’est donc pas rentable ?
H.B : Si, mais pas uniquement grâce à nos marges de distributeur. Nous sommes rentables grâce à l’aide de nos autres activités. Nous exerçons aussi des activités de conseil et de prestation de services dans le domaine du numérique. Mais notre activité de distributeur sera rentable assez rapidement avec la croissance du marché et l’élargissement de notre catalogue. La musique indépendante est un puit sans fond dans lequel on découvre chaque jour des nouveaux labels et artistes. La richesse du catalogue est telle que les volumes grandissent. Il y aura toujours un acheteur pour un titre, ne serait-ce qu’une seule personne ! Personnellement je crois que dans l’avenir il y aura de moins en moins d’artistes majeurs et de plus en plus d’artistes "moyens" car les gens vont découvrir plus facilement des artistes et vont donc aimer plus de choses. Il va devenir de plus en plus dur de faire émerger des grandes stars et la musique indépendante va y gagner au change.
TFT : Il y a-t-il beaucoup d’autoproduits chez Wild Palms Music ?
H.B : ils sont entre 600 et 800. Je pense que nous sommes le n°1 pour la distribution des autoproduits. Ce n’est sans doute pas la partie la plus rentable, la partie label bénéficiant de réseaux de promotions et de catalogues plus larges. Mais nous tenons à développer l’autoproduction car nous pensons qu’à partir du moment où il y a une qualité sonore sérieuse, elle doit bénéficier des mêmes moyens que les autres et elle a autant de chance de réussir, si elle a bien-sûr la même visibilité que les autres. On donne leur chance aux autoproduits qui ont du talent. Toutes les musiques se vendent, et toutes les musiques finissent par trouver des auditeurs intéressés.
TFT : Sont-ils de plus en plus nombreux à vous solliciter ?
H.B : Non, mais ça ne se tarit pas. C’est constant.
TFT : N’avez-vous pas l’impression que les artistes autoproduits, en finançant eux-mêmes leurs oeuvres, prennent tous les risques et que derrière tout le monde en profite sans s’être mouillé ni l'avoir vraiment soutenu lors de son processus de création ?
H.B : C’est vrai sauf que la musique est de l’art et un artiste qui n’a pas fait ses preuves doit se financer tout seul. Il est vrai que les maisons de disques et labels ne prennent quasiment plus que des projets aboutis et il est vrai qu’il est dur pour les nouveaux arrivants de se faire une place. Il n y a pas d’autres solutions que d’avoir des gens qui croient en vous. Et quelque part que ce soit un label, des amis ou un investisseur externe, c’est la même chose.
TFT : On a vu Mano Solo quitter son label et s’autoproduire en faisant appel à ses fans pour des souscriptions. Que pensez vous de ce genre de démarche ?
H.B : Je trouve ca excellent de considérer ses fans comme des mécènes. C’est du one to one, il n y a pas d’intermédiaires. C’est une initiative que je respecte beaucoup. Ca bouscule les logiques de marché et la place des intermédiaires. Si ça permet à la création de vivre, d’attirer de nouveaux consommateurs vers l’album, c’est clairement bénéfique pour tout le monde. Pour les fans ça doit être un plaisir énorme. Quand on est fan d’un artiste, on a besoin de se rapprocher de lui. Alors on va à un concert. On a une relation plus proche avec lui, on le voit en chair et en os. C’est le premier stade. Après, il y a quand on peut l’aborder et discuter avec lui, ne serait ce que par l’intermédiaire d’un tchat. Là c’est le second stade, une relation vraiment personnelle. Et puis après le financer c'est à dire simplement l’aider, c’est une démarche qui va encore plus loin. Tout ça va dans le bon sens et ce grâce aux technologies ! Avant il aurait été quasi impossible d’assister à ce genre de phénomènes. Je suis persuadé que le numérique est une très bonne chose pour les artistes qui ont compris qu’il favorise les relations entre les personnes, et qui ne voient pas l’ordinateur ou l’internet comme quelque chose qui crée des distances mais qui rapproche. Et quand on aime la musique, on cherche à s’en rapprocher et par conséquent à se rapprocher de l’artiste.
TFT : On voit pas mal de petits labels proposer leur contenu gratuitement avec la licence Creative Commons [23]. Comment percevez-vous cette démarche ?
H.B : Déjà nous ne pouvons valoriser cette licence dans notre activité car elle n’est pas compatible avec une exploitation commerciale, en tout cas payante du titre. Elle ne marche pas pour rentrer dans les circuits commerciaux. Dans ce sens nous ne la recommandons pas. C’est une bonne chose pour favoriser la découverte et la circulation des œuvres mais en aucun cas elle ne permettra au label de gagner de l’argent. A moins qu’un label puisse s’autofinancer à perte pendant très longtemps, il faudra bien qu’il se tourne un jour vers l’exploitation commerciale pour rentabiliser ses productions. Pour moi c’est un outil de promotion et de découverte qui favorise l’échange et la diffusion.
TFT : Le fait de vendre des chansons à l’unité ne casse-t-il pas le concept d’album souvent cher à l’artiste, mais aussi le plaisir pour le consommateur de l’objet, voire même de la collection ?
H.B : -hésitant- Oui, enfin, je pense que tout dépend des gens. Il y a toujours eu un marché de l’album et un marché du single, même avec les 45 tours. Ce ne sont pas les mêmes consommateurs. Juste un chiffre : sur les plateformes, 50% des ventes sont des chansons à l’unité, l’autre moitié c’est de la vente d’album. Cela prouve bien que l’album n’est pas fini. Et c’est vrai que l’album est une œuvre avec sa logique d’enchaînement, son univers etc… Les artistes essaient de le défendre et c’est normal. Par contre, je pense qu’il faudrait évoluer vers des formats différents. C’est vrai qu’aujourd’hui, un album c’est 10 à 15 titres, et peut-être que des formats intermédiaires comme l’e.p de 5 ou 6 titres peuvent avoir autant de force et de cohérence, si ce n’est plus, qu’un album de 15 titres. Et là les artistes ne se prêtent encore pas trop au jeu, sauf pour les musiques les plus modernes, comme les musiques électroniques, avec leurs lots de mix et remixes. Le numérique permet d’inventer plein de formats différents, il y a plein de choses à faire qui ne sont encore que peu expérimentées. Il y a les bonus vidéos, les clips ou encore les accès à du contenu inédit, mais à mon sens ce n’est encore que très peu utilisé.
TFT : Deux petites questions personnelles pour finir :). Etes-vous un grand consommateur de musique ?
H.B : Oui
TFT : Achetez vous encore des disques ?
H.B : Je consomme énormément via les plateformes de téléchargement et les services de découverte communautaire comme Pandora ou Lastfm. J’achète encore des disques, mais moins qu’avant. Je suis assez fervent de technologie, et forcément, la musique dématérialisée m’a happé. Je crois profondément que c’est l’évolution technologique qui tue le cd, bien plus que le piratage. Même ma mère a un baladeur mp3 !! -rires-
interview réalisée dans les locaux de Wild Palms Musics en Février 2007.
propos recueillis et retranscris par zo. pour www.thefrenchtouch.org
merci à sushi pour son travail de relecture
Cet interview a été relue par Hervé Bonnazi.
[1] En anglais : Digital Rights Management. Ce terme désigne par extension les "verrous" numériques qui protègent des oeuvres de la copie. Plus d'informations ici
[2] Le terme open-source désigne les codes informatiques répondant à divers critères comme la libre redistribution. Plus d'informations ici
[3] Windows Media audio est un format d'encodage dont Microsoft est propriétaire. Il prend en charge des systèmes numériques de protection des droits d'auteurs. Plus d'informations ici
[4] Il est ici fait référence à la technologie de gestion des droits numériques Fairplay, qu'Apple implémente dans les fichiers musicaux de format AAC compatibles avec le lecteur Ipod.
[5] Un article récent montrait que les ventes des plateformes en ligne augmentaient depuis l'abandon des DRM pour certains fichiers.
[6] L'interopérabilité est le fait de pouvoir lire un fichier avec n'importe quel lecteur ou matériel, sans problèmes de compatibilité.
[7] Ce terme anglais désigne le débit de données dans un fichier. Vulgairement, plus celui-ci est élevé, plus la qualité est au rendez vous. Plus d'informations ici.
[8] Ces chiffres sont des valeurs de bitrate.
[9] Le wav est le format audio de base, sans aucune compression et sans perte. Plus d'informations ici
[10] Le terme anglais lossless définit un format de compression numérique sans pertes de qualité
[11] Un article de ZDnet revient sur une étude comparant l'état du marché de la musique en ligne entre la France, les U.S.A et l'Angleterre.
[12] Le Midem est un évènement annuel rassemblant les différents protagonistes du marché de la musique. Plus d'informations sont disponibles ici
[14] Jacques Attali revenait sur son discours au Midem au micro de France-inter, lors d'un débat contradictoire avec Hervé Rony, directeur général du Snep
[15] Retrouvez plus d'informations sur la licence globale ici.
[16] Un spyware est un logiciel espion observant et transmettant les habitudes de navigation de l'internaute. Plus d'informations sur le sujet ici
[17] Ce terme désigne des groupes d'individus numérisant les oeuvres selon des normes précises et de qualités afin de les rendre disponible sur le réseau
[18] Un rip est le fait de transformer une oeuvre de son statut physique à celui dit "dématérialisé"
[19] Vbr est l'acronyme de Variable Bitrate. Plus d'informations ici.
[20] Les méta-données sont les informations incluses dans le fichier désignant le nom de l'oeuvre, de l'artiste, la date de production etc...
[21] Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique. En France, c'est le principal organisme qui s'occupe de la gestion des droits sur les oeuvres musicales
[22] Wild Palms numérise sans cesse, un catalogue estimé à environ 140 000 titres, dont 50 000 titres en ligne
[23] La licence Creative Commons est une licence libre pour une utilisation non commerciale. Plus d'informations ici
Dernière mise à jour du document : lundi 13 juillet 2009
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