Les objets chroniqués

Vous êtes ici › Les groupes / artistesL La Rumeur › L’ombre sur la mesure

La Rumeur › L’ombre sur la mesure

  • 2003 - Emi, 724359048901 (1 CD)

23 titres - 69:12 min

  • Disque 1 : - 1/ Entrée - 2/ Les coulisses de l'angoisse - 3/ L'ombre sur la mesure - 4/ Je connais tes cauchemars - 5/ Le prédateur isolé - 6/ Interlude 1 - 7/ Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard - 8/ Les petites annonces du carnage - 9/ Premier matin de novembre - 10/ Ecoute le sang parler - 11/ 365 cicatrices - 12/ Le cuir usé d'une valise - 13/ Interlude 2 - 14/ Moha - 15/ A 20000 lieues de la mer - 16/ Le silence de ma rue - 17/ On frappera - 18/ A les écouter tous (feat. Special Homicide, Sheryo et Le téléphone Arabe) - 19/ Sortie - - Disque 2 : - 1/ Nous sommes les premiers sur… - 2/ Le dortoir des grands - 3/ A minuit l’égorgeur - 4/ La théorie du tonton

enregistrement

Réalisé par Renaud Letang et La Rumeur. Disque 1 enregistré par Thomas Moulin assisté de Nicolas Sacco aux studios TWN (Paris) sauf titre 10 enregistré par Ludovic Jokiel aux Studios ADS (Ivry sur Seine). Mixé par Renaud Letang aux Studios FERBER (Paris). Disque 2 enregistré par Thomas Moulin aux Studios FERBER (Paris) et mixé par Renaud Letang aux Studios FERBER (Paris).

line up

Ekoué (MC-eeing), Hamé (MC-eeing), Mourad (MC-eeing), Philippe (MC-eeing), Kool.M et Soul.G (productions, beatmaking).

chronique

Styles principaux
rap

"Une rumeur c'est une information non vérifiée qui circule… / Non vérifiée, ça ne veut pas dire faux… / La rumeur est ce que vous avez envie de croire… / La rumeur c'est le caché, ce qu'on ne voudrait pas savoir … / Il y a toujours un double discours dans la rumeur". Proloque malin, introduction à un album égrainant autant de noires vérités que de blessures générationnelles renflouées, "L'Ombre sur la mesure" est peut être une des plus grasses pierres angulaires qu'ait engendré le rap français. Des productions au grain affiné à souhait, acides et basiques à la fois, un disque d'écriture, de savoir et d'effroi. Un ergot de mélancolie parisienne, mais malgré tout sans frontières, posé sur un terreau corrosif, plus encore, inflammable.

Ici crachées à vif par une jeunesse éclairée, consciente de la nécessité d'élaborer une revendication identitaire (toujours censée, jamais censurée), les élucubrations de La Rumeur sont conscience souterraine des dysfonctionnements étatiques illustrés par la marginalisation banlieusarde, l'echec scolaire, l'apprantissage de la violence au plus jeune âge, la misère humaine et bien évidemment l'aigreur des décolonisations africaines.
Avant tout un album reflexif, "L'Ombre" est un reliquat de la noirceur qui habite le cœur de nos quatre parisiens, remontés contre un paquet de trucs, ce qui peut, avouons-le, dans un premier temps faire peur. Sauf qu'ici on est énérvé mais avant tout réfléchi. Si la couleur des morceux est aussi celle de l'artwork du disque, gris et noir, point barre, l'album demande, comme tous les grands LP, de nombreuses écoutes pour une bonne compréhension, ce que la reproduction intégrale des paroles au sein du livret vient faciliter grandement. Ecoutons La Rumeur.

"A ma fenêtre, le givre d'un jour d'hiver trop gris a ouvert un de mes livres au chapitre des incendies". L'oeuvre ouverte ici est assurement pamphlétaire, Franz Fanon comme intègre référence, brulôt que sont " Les Damnés de la terre " repris (au mot près!) par le cœur formé par le groupe pour l'occasion, en guise de refrain du titre introductif . Propos incendiaire pour constatation amère : "Quelques rumeurs larvées comme des braises qui / menacent de s'enflamer, après l'extinction d'un incendie", "Les coulisses de l'angoisse" viennent clairement donner le ton qui sous tendra l'ensemble du disque, celui d'une nevrose qui illustrait déjà la série des trois premiers maxis des membres du combo [ah, "Le Poison d'avril" n'a pas vieilli], tribulations déjà ornées d'un goût du cynisme, de salivantes idées noires et autres réalités balaffrées.
Cet album est historique, il crie, crache, pleure et surtout nous fait miroiter maintes reflexions, imagées, comme de petites peintures s'entremêlant à chaque seconde. Aucune chansons folâtres ici. Pas la place pour la distraction. Seules resonnent les pesantes constatations des difficultés liées au sort des immigrés au pays du fromage (aux éternelles et tendues relations entre l'hexagone est son indéffectible regard post-colonial), au difficiles relations avec les force de l'ordre, la justice et autres structures étatiques pas franchement appréciées ici.

Soyons clair: cet album est une puissante contestation, un énorme coup de bâton, voire de bélier dans ce qui pourait être une nomenklatura française, où pouvoir, vénalité, fourberie, inconscience et exclusion sont imbriquées indescriptiblement. Les talents d'ecriture de nos hommes, leurs regards acides mais lexicalement fleuris, confient à cet opus toute sa force. Si la chanson "anti-policière" est devenu en vingt ans un classique dans le milieu du rap, le groupe la hisse par des moyens détournés ("Je connais tes cauchemars") en un habile pamphlet à déchiffrer, comme le fut, certes crûment, "Brigitte femme de…" en son temps. Le talent de la Rumeur passe donc sans doutes par sa capacité à aborder des thèmes classiques avec originalité. L'alchimie poétique se créer au contact des phases à la fois alambiquées et réflechies et des énoncés pugnaces, froids et directs. Toujours les pieds dans le béton et les yeux vers là bas, loin, ou toute rumeur devient vérité.
Pour exemple, "A 20 000 lieux de la mer" suinte la "chanson-infusion", celles qui créer des décorums à nos yeux, rappellent moult souvenirs à tous ceux qui ont connu le sort de "banlieusard" périurbain, passionné de hip-hop, culture que l'on peut chercher longtemps de Mareil-sur-Mauldre en passant par tout autre petit noyau sub-urbain dont la mairie tangue irreversiblement à droite de l'echiquier politique. "Fin des années 80, combien de billets allers-retours Saint Quentin / La Verrière / Elancourt j'ai du râquer / à en craquer les vieilles poches de mon survet challenger vert foncé, pour un concert, une galère avant la lumière du jour ?". Chanson de déracinés, ville nouvelle ou non, la vie de fils d'immigré est celle d'êtres tiraillés. Incontestablement, le groupe, par ses origines africaines à les yeux et l'esprit tournés vers le continent du désintérêt international et expose un rejet de l'acculturation brutale, celle qui critique, avise, vise et pique. "365 cicatrices" vient remettre les choses en place, aussi bien avec délicatesse qu'avec violence. La rumeur explose et s'impose par la maîtrise d'une poésie de la crudité. "J'ai pleuré, rarement ri comme à cette connerie d'abolition et à leurs 150 ans, ils peuvent se le foutre dans le fion" ou encore : "Et qui on appelle pour les excrements? Des travailleurs déracinés laissant femmes et enfants…Et ces traditions qu'ils sauvegardent, en y repensant j'ai de la peine pour ces noirs teints en blond pour faire blanc… Critique sur la façon dont on m'oblige à penser, mais qu'est ce que t'en sais? J'ai pas eu le choix de vivre comme un français". Le regard semblera intransigeant pour certains. Tant mieux, car c'est ici le cas.
L'Afrique croule sous les problèmes, la rumeur en dénonce beaucoup (sans donner pour autant de leçons), un entre autres, le post-colonialisme et ses rétombées poussiéreuses et sous-jacentes: "Dans ces longs silences d'après témoignages dignes d'une éloge funèbre, mon père, avec cette lucidité d'un grand révolutionnaire me fait comprendre que la peur n'est qu'une mauvaise conseillère et, le doute, l'entreprise du bourreau, pendant que l'Afrique compte ses morts, ses mythes, ses corbeaux" ("Ecoutes le sang parler").
La critique est souvent impregnée d'une conscience historique documentée, poisseuse de négritude et balaffrée par les sarcasmes et autres reminiscences des douleurs coloniales, ici à vif ("Premier matin de novembre", où comment construire une chanson guerrière, celle de la lamentation du peuple algérien, qui des razzias de Bugeaud aux lamentations des discrètes chambres de tortures, n' a point céssé de souffrir : "Sur vos têtes grondaient un ciel de napalm, de parachutes et d'obus, votre sang en crue hurlait, vos entrailles ouvertes brulaient, dans ce trop plein d'elecrodes et de chiens, l'Algérie c'était vous, quand l'afrique répond au coups, quand le "Fellah" se voit debout, quand furieux, inaltérables et tendres, vos rêvent inondaient ce premier matin de novembre").

L'album est à la fois guerrier, réflechi, documenté, construit et cohérent (ce qui est plaisant dans le milieu du rap français, trop souvent puéril et inconscient). Ekoué, MC du groupe, disait lors d'une conférence l'an passé que pour lui le hiphop c'était avant tout un micro et une instru. Rien de plus. La pureté d'un boom-bap backpackerisé, tel est la face caché de cet album. Car si la force des textes rend cet album magistral, les productions de Kool. M et Soul. G, incontestablement dans leurs meilleurs jours à l'époque, décuplent la force des mots et les font s'envoler. Les productions sont toutes aussi bonnes les une que les autres, souvent au bpm rationné, pour un meilleur placement d'un MC soldat, rampant et vociférant entre les boom des basses et les baps des drums synthétisés. Une simplicité inquiètante (ou rassurante ?) quand on voit aujourd'hui à quel point les grosses pointures du beat-making en France s'emmêlent les pinceaux. "On frappera" s'écoute au lever comme une potion revigorante aussi bien qu'avant une petite sortie peinturluresque (vandalisante de préférence). Hip-hop violent? Certainement, mais tellement bien arrangé ! "Comme j'ai bien appris mes lecons d'guerre, sur ta patrie on frappera, mes soldats en batterie, strategiquement sur la SNCF quand, dans mes rangs, la haine s'élève pour effacer le sourires sur ces lèvres / on frappera et on fera pas de prisonniers. Que les volontaires viennent se designer. / Y'aura plus de secours, plus de lignes de téléphone, sur les postes de police, poste et telecoms… Et on dansera sur les ruines de ces belles vitrines, et à notre passage tu pourras compter les victimes / barricades, barrages partout sur Paris, partout sur la ville que d'la barbarie". Le tout sur un boomer à faire imploser les scoops de toute sonorisation. La track est surpuissante, Hamé, Philippe ou Ekoué, chaque partie crève l'écran, chaque MC explose l'instru avec talent.
On notera en addition que l'édition contient un deuxième disque, comportant quatre inédits, qui ont malgré tout bien tournés, dont le fameux "Nous sommes les premiers sur…" brulôt anti skyrockisation du rap français, qui parle de lui même par sa violence, instrumentale comme lyricale. Public Enemy avait balancé son "Don't believe the hype", La Rumeur vient lancer son coktail molotov à la tête de nombreux dont on taiera les noms, collaborateurs ondins du "préfabriquarapé", ici directement enterrés. Shot. La deuxième pépite est le magistral "Dortoir des grands", reflexions sur le regard actuel posé sur l'univers de nos banlieux. Une leçon de MCeeing circoncise sur une prod toujours aussi brute de décoffrage, ornements de tablas discrets répondant à une basse grosse comme une barrique. Un petit bonus peint à la feuille d'or.

"Sur un son qui t'surine / Pendant qu'tes potes t'urinent dessus / Quand t'es accro / Quand l'insuline te suffit plus / Pendant qu'tu vérifies si t'as piqué la bonne veine / Mon son s'affirme avec la haine dans ses gênes". La couleur est le noir, l'odeur est celle du brûlé. Reflechi, subtil, guerrier, malin, dramatique, extrement bien produit, pourquoi attendre donc plus longtemps avant de se procurer du rap français qui à des choses à dire, et de surccroît les dit extrêmement bien. (jeudi 6 octobre 2005)

note       FacebookTwit this Partager

tags des internautes sur : "L’ombre sur la mesure"

Vous devez être membre pour ajouter un tag sur "L’ombre sur la mesure".

notes et commentaires des internautes sur : "L’ombre sur la mesure"

Note moyenne :        1 vote

Vous devez être membre pour ajouter une note ou un commentaire sur "L’ombre sur la mesure".