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Médine (MC), Proof (Productions), Aboubakr (MC sur 05), Tiers Monde (MC sur 03)
Médine s'est fait remarquer ces deux dernières années avec deux albums intitulés "11 Septembre" et "Jihad". Son flow ciselé, sa voix âpre et ses textes vindicatifs ont poussé l'auditeur de rap français, comme les renseignements généraux, à faire rentrer ce barbu se proclamant "pas intégré mais intégriste" dans leurs dossiers. En attendant la sortie d'"Arabian Panthers", prévue pour cette année 2007, c'est donc le bien nommé "Table d'écoute" que livre le mc pour 2006.
Émaillés d'interludes issus de messagerie vocale, les 10 titres de l’album mélangent donc traque et religion, Histoire et story-telling. Au cœur des temps forts de l’opus siègent les capacités de narration du MC. Médine serait-il un rappeur que l’Etat aimerait mettre au secret ? C’est en tout cas la trame du morceau éponyme à l’album, véritable fiction d’une filature sous fond de gadgets technologiques. "Paranoïaque du micro planqué", Médine démontre autant de talent lorsqu’il substitue la fiction à la reconstitution historique. A ce titre, "17 Octobre", qui retrace le parcours d'un algérien français qui débarque en métropole tel un "étranger parmi les autochtones", est une réussite. Grave et prenante, la chanson revient sur le bain de sang orchestrée par un certain Maurice Papon lors de la répression des manifestations algériennes de 1961 en plein Paris. Un morceau de haute-facture par sa perpétuelle mise sous tension, véritable reflet d’un des jours les plus noirs de l’histoire coloniale française et qui se termine par un bain de sang lexical.
Si "17 Octobre" peut donner l'impression de cultiver la rancœur, il serait réducteur de limiter le travail de Médine à une approche aussi simpliste. Même si celui-ci joue parfois sans nuances sur le choc des cultures, ses couplets "portent le kimono" quand ceux de beaucoup de emcees "portent le monokini". La démarche du rappeur est clairement affichée tout au long d’un "tracklisting conçu dans un stand de tir" ("c'est la rencontre de Youssouf et de Cat Stevens, mes frères sont en embrouille avec le mektoub condamnés à subir le sort de Lounès Matoub" : Médine mélange habilement Cat Stevens et sa conversion à l'Islam -il se nomme désormais Yussuf Islam-, qui lui a entre autre couté une interdiction de territoire aux Etats-Unis, la fatalité puisque Mektoub signifie littéralement "ce qui est écrit", et la radicalité du terrorisme en Algérie, puisque Lounès Matoub est quant à lui un chanteur algérien qui a été assassiné par le GIA pour ses positions contre l'islamisme radical). Son rap est une "machine à penser" qui "possède l’histoire pour vivier". Mais de nos jours, il n’est pas évident de conjuguer barbe, islam et revendications. Médine en a fait les frais, cible de nombreuses critiques bien pensantes comme de tentatives de récupération de la part de certains fanatiques isolés. Et il fallait s’y attendre, celui qui veut apporter "de l'encre noir à tous les moulins, et éclairer les lanternes avec ses refrains" ne pouvait rester silencieux face à de telles attaques. Le titre "Hotmail" constitue donc une réponse point par point, sous forme de dialogue via courrier électronique, à tous les détracteurs qui cultivent l’amalgame ou l’incompréhension face aux phases du pensionnaire de Din Records. Médine s’y montre agacé par les "interviews qui se changent en interrogatoire" et dégoûté que "beaucoup réduisent sa culture aux loukoums". Non, on "ne coupe pas des têtes avec un disque de rap", et oui, "la parole sans contrôle ne sert à rien". Non, l’intégration ne veut actuellement rien dire car "son véritable sens est assimilation". Talibanblogueurs comme adeptes de la bonne conscience sont finalement appelés à d’abord faire leur autocritique ("si tout est critiquable commence par l’autocritique, l’occident n’est pas responsable de ton slip") avant de récupérer les textes de Médine pour les déformer à leur guise.
Table d’écoute se concentre donc autour de 4 piliers : Islam, Histoire, Rap et Chasse aux sorcières orchestrée contre le mc et ses congénères ("chaque fois que ça dégénère la faute se porte sur mes congénères"). La cohérence thématique de l’album est soutenue par un univers instrumental de grande qualité, titillant constamment le gros son. Aux manettes, Proof a produit des instrumentaux amples et prenants tout en variant les atmosphères. Le tissu sonore est tantôt épique ("Soul rebel'" ou l'énorme "Arabian Panthers"), tantôt sombre et profond ("Lecture aléatoire", bel hommage aux influences rap qui ont bercé le mc), mais sait aussi se montrer tourbillonnant ("Machine à écrire") ou encore nostalgique avec des accents de fin de péplum ("Jeune vétéran"). Piano, trompettes ou encore sons pitchés côtoient nappes synthétiques et bruitages variés sur des beats archi secs, donnant encore plus d'ampleur aux placements tranchés et découpés à l'extrême de Médine. Impression renforcée par sa voix abrupte aux intonations éraillées.
Alors, si celui qui "règle son horloge biologique sur celle de La Mecque" agacera à coup sûr les allergiques aux évocations religieuses, et créera sûrement la confusion chez les tenants d'une république uniforme jusque dans son "identité nationale", il n’empêche que "Table d'écoute" souhaite clairement voir "la réalité ressurgir comme un cadavre de la Seine". L’album n’est pas subversif mais est loin d’être tendre, se contrefoutant du politiquement correct. Médine a une moralité, s’agace des amalgames et réclame haut et fort une équité de traitement à coup de "couplets nés dans le même bus que Rosa Parks". Le MC cultive ses revendications avec un album maniant l’histoire sans pincettes : "Sortir un disque ou parler publiquement c'est comme écrire une poésie sur un missile avant son larguement". (vendredi 23 mars 2007)
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