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Zone Libre › L'angle mort

cd | 9 titres | 39:42 min

  • 1 Les mains noires [avec Hamé & Casey] [03:52]
  • 2 L'angle mort [avec Hamé & Casey] [05:34]
  • 3 Purger ma peine [avec Casey] [06:19]
  • 4 E.L.S.A [avec Hamé] [02:58]
  • 5 Le mur [avec Hamé] [04:19]
  • 6 Une tête à la traîne [avec Casey] [04:03]
  • 7 1/20 [avec Hamé & Casey] [03:02]
  • 8 La chanson du mort vivant [avec Casey] [05:13]
  • 9 Maintenant [avec Hamé] [04:19]

enregistrement

Musiques enregistrées à la NEF en Janvier 2007 par Bob Coke, assisté de Luc de la Selle. Voix enregistrées à Planète Sun en Septembre 2008 par Bob Coke assisté de J.B Moreira. Mixé à Planète Sun en Septembre 2008 par Bobe Coke et Zone Libre assistés de J.B Moreira.

line up

Casey (textes et voix), Hamé (textes et voix), Cyril Bilbeaud (batterie), Marc Sens (guitares sur 1, 3, 5, 6 et 8. Basse sur 2, 4, 7, 9), Serge Teyssot-Gay (guitares sur 2, 4, 7 et 9, guitares baryton sur 1, 3, 5, 6, 8).


Les groupes / artistes suivants apparaissent sur cet objet :

remarques


co-produit avec La Rumeur Records

chronique

avatarZo. (chroniqueur)

Styles principaux
rap
rock

"L’angle mort est une portion dans l’espace et les temps qui échappe au contrôle, à la vigilance et à l’autorité. On recherche les angles morts car il n y’en a plus beaucoup dans une société qui tend à la transparence et à la surveillance absolue". Hamé*

"Zone libre est une sorte de parallèle de l’angle mort. Avec Marc Sens et Cyril Bilbeaud, on cherche des endroits vierges où se sentir libres de nos mouvements. On ne naît pas au monde pour évoluer dans des espaces determinés." Serge Teyssot-Gay*

Serge Teyssot-Gay a beau en parler comme un parallèle, "L’angle mort" de Zone libre est l’histoire d’une rencontre, d’une conjonction. C’est l’un de ces espaces que certains qualifient de zones de non-droit. Ce sont ces minutes où la liberté se déroule à l’ombre, où les saturations et frappes corrosives d’un groupe fusionnent le long d’un mur ombragé et décrépi, avec pour protagonistes deux indomptés qui connaissent leurs ennemis.

"La zone", une expression bien de chez nous, qui définit les endroits où la perception du visiteur déclare que la loi n’a plus cours, où la friche et le je-m’en-foutisme semblent s'être précipités dans l’abandon. La liberté ? Un concept bien de chez nous, gravé sur tant d’édifices mais dont la valeur est en baisse depuis que l'hexagone y a substitué le mot droit. Le droit à la sécurité. Le droit au respect. Le droit des victimes. Le droit anti-terroriste. Du coup, qui sait encore ce qu’est la liberté quand celle-ci a été écrite avec un stylo plume pour mieux succomber au passage d’un effaceur ? C’est vrai après tout, quels sont encore les espaces de libertés, les authentiques, ceux qui repoussent les limites ?

A défaut de définition stable, Zone libre écrit la sienne, dans son sillon naturel : celui du rock débridé à la française, celui qui tentait toujours de péter les frontières du discours avec Noir Désir (Serge Teyssot-Gay) autant que d'haranguer des musicalités mal apprivoisées avec Yann Tiersen (Marc Sens). Ce bon vieux son, autant électrique que libertaire, avare en limites, qui a décidé d’enterrer une bonne fois pour toute l’opposition rock/rap en allant chercher les grandes gueules qui marchent un temps à l’ombre, un temps sous un soleil de plomb : l’asexuée Casey, véritable compte à rebours ambulant, et le paria Hamé, l’un des sacrilèges actuels de la République, qui remonte la machine judiciaire comme certains auraient craints de remonter le temps. Ce sont eux les angles morts, ceux-là même qui paraphent Zone libre, dans ces espaces où les vérités se terrent et où seules de rugueuses cordes de guitares osent encore s’aventurer. Vaste champ musical de saturations, de guitares noisy, de basses saturées et de caisses claires mates accueillants les témoignages de deux individus qui font peur au rap lui-même. Véritable bête qui surgit des décombres d’une civilisation tellement immense qu'elle n’a pas fini de s’effondrer, ce disque navigue entre stigmates et fractures. De la colonisation au social, des entailles de La Rumeur au compte à rebours ambulant qu'est Casey, tout semble prêt à voler en miettes, à former un tas de gravas. Il en reste les zones inatteignables, ces fameux angles morts.

Adossés aux murs, déambulants sous leurs ombres le long des trottoirs, téméraires et indisciplinés, les deux rappeurs fulminent en oscillant entre dénonciation et postures personnelles. L’auditeur averti sera surpris d’entendre Casey révéler qu’elle effectue un gros travail sur elle-même. La rappeuse du Blanc-Mesnil étale ces cicatrices : celles de ses mentors, héros ou analystes de la négritude, celles d'une gueule fichée par essence, d'une attitude qui attire les flics en manque de contrôle comme le sac d'une vieille attire un tox en manque de défonce. Mais elle brise aussi ses chaines et glisse de plus en plus dans des ressentis immédiats et intimistes. Car pendant que ses nerfs sont un véritable combo minuterie/détonateur à eux seuls, Hamé quadrille le terrain politique, entretient la mutinerie, avec en filigrane cette obsession de la surveillance, ce dégout d’une banlieue représentée au mieux en laboratoire ('E.L.S.A').

Bacilles s'échappant d'un tube à essai ? Citoyens en cavales ? Dissidents malgré eux mais de toute bonne foi ? Chaque mot de L’angle mort efface toutes suppositions et doutes : la couleur de ce disque est celle des survivants. C'est même celle des indomptables, et n’en déplaise à certains, celle de ceux dont le vécu a rendu ressentis et convictions invincibles. Si un sens doit-être donné à "L'angle mort", le voici : l’acharnement ne construit pas des esprits décharnées. il érige des mentalités que plus personne ne peut pétrir puisqu'elles se sont érigées leurs propres barbelées. En un mot ? Electriques.

Monumental plus par son sens que par sa technique, le tissu instrumental laisse bouche bée, comme devant des ruines. Les 40 minutes de l’album tracent des déserts urbains faits pour que ceux qui prennent la parole aient des allures de derniers rescapés. De vétérans même, dont le propos et la rage font comprendre que si ils sont encore là, ce n’est ni pour rien ni par hasard. Un homme, une femme, aux propos interchangeables et aux phrasés complémentaires, entre magnificience de l’errance décrite li-tté-ra-le-ment ('Le mur'), et démonstration de flow dictatorial et diabolique ('Une tête à la traine') pour paraphraser un collègue (qui se reconnaitra). Dans un pays où "l’on croit que le mouvement social se passe entre Bastille et Opéra", deux missiles ont fusionné au gré d’un carrefour pour livrer une missive aussi pétrifiante que âpre, aux relents apocalyptiques. Qui s’étonnera alors que la conjonction de Casey et Hamé avec les râpeuses cordes de Serge Teyssot-Gay, le bourdonnement saturé de Marc Sens, et les claquements mats de Cyril Bilbeaud dépeignent une fin du monde ? Quand rage et apocalypse envahissent une tête, les angles morts sont les derniers refuges.

*Les citations de début et de fin chroniques sont extraites d’une interview de Serge Teyssot-Gay, Hamé et Casey, publiée dans le numéro 692 des Inrockuptibles, en date du 03 Mars 2009. (jeudi 26 mars 2009)

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