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aircoba (chroniqueur)
En 2006, Rocé faisait du pluralisme son cheval de bataille ("Identité en crescendo"). Il prenait alors l’auditeur à partie : "quand tu mets mon pied dans une case, sais-tu où l’autre se situe ?" De l'école aux rayons de la FNAC, des sacs à dos aux vinyles, des stylos aux compact discs, chaque chose a sa place, son casier et son rayon. Ça rassure. Il y a encore un semblant d'ordre qui règne quelque part. Les cases, Oxmo les aligne et tend la main. Recule et saute. Ce cinquième album est une marelle, entre bitume et nuages, chanson française, rap et spoken word. Après avoir fait pousser un cactus en Sibérie, il revient faire la paix avec son arme : la poésie. Car M. Puccino n'en est plus à un oxymore près. Pas de mots, pas de paix. Un disque, douze jalons sur le chemin de la rédemption.
Coloré par l'introductif '365 jours', l'album semble marqué d'une empreinte peu chatoyante au premier abord, celle du temps. Cette thématique s'inscrit en filigrane tout au long des douze pistes : le temps qui passe, le temps qu’il reste, le temps des bilans et le temps présent plus que le passé ou l’avenir. De l’eau a coulé sous les ponts depuis ces premiers pas avec l’écurie Time Bomb. Après une quinzaine d’années de bons et loyaux services, Oxmo semble être enfin en paix, avec lui-même et avec les autres. En dépit d’une pochette bien moins réussie que le jeu de mots qu’elle suggère, le disque se veut moins sombre que ses précédents opus. Quant à sa plume, elle reste intacte. Parfois touchante, souvent profonde et toujours juste. Avec un fond moins nébuleux et une forme plus épurée qu’à l’accoutumée, "L'arme de paix" poursuit dans une direction qu’il avait emprunté il y a quelques années. Celle-la même qui conduirait à toucher l’horizon. L'auditeur est invité à s’évader, ne serait-ce que 5 minutes, en compagnie du maître de cérémonie et de Sly Johnson qui assure parfaitement le refrain (comme sur 'Tirer des traits'). Sans offrir des lunettes roses ou un pass pour le pays des bisounours, l'artiste semble dévoiler une autre facette de son personnage, celle qui prend simplement la vie du bon côté.
"Quand pétillent des bulles de rigolade, faut se taper des tranches de limonade" ('Partir 5 minutes')
Car "la vie est courte et la mort a tout le temps" ('365 jours')
Le Black Popeye ne tourne pas pour autant le dos à son passé. Avec quelques notes de guitare atténuant l’amertume du propos, il accroît son capital sympathie auprès des éternels enfants (seuls ou pas) que nous sommes ("longtemps pendant mon jeune âge, je pensais que l’usine faisait les nuages"). En évoquant ses jeunes années de fils d’immigrés sur 'Soleil du nord', qui se suivent et se ressemblent autant que la tour voisine, Oxmo rappe comme chante Souchon, en conjuguant mélancolie et douceur. Mélancolie et douceur mais aussi humour et légèreté quand il divise les femmes en deux catégories, bien soutenu par une basse qui ondule entre les unes et les autres. Parmi les premières, il y en aurait même une qui serait bien à part. "L’amour est mort" nous confiait le Black Desperado dans son second album. "Mets-toi le bien dans la tête" insistait-il quelques années plus tard. Les choses auraient-elle changé depuis ? Après deux duos avec K-Reen sur le thème de la rupture, "l'arme de paix" prend sa discographie à contre-pied. Oxmo évoque, avec une simplicité touchante, la rencontre de celle qu’il n’oubliera pas sur 'j’te connaissais pas'. Le rappeur à la rime occulte dépose son flingue et se présente seul avec un bouquet de roses.
Surnommé le Black Jacques Brel (sic), il lui chante maladroitement hommage 'sur la route d’Amsterdam', clin d’œil à la célèbre chanson du parolier belge. A l’image de cette fille mal fringuée et hésitante, elle a quelque chose que n'ont pas toutes ces photocopies, bien propres sur elles et sûres d’elles : un charme certain qui opère lentement mais sûrement. Entouré d’une Olivia Ruiz (c’est à ce moment que j’invite tous ses détracteurs à prendre une bouffée d’air) malheureusement sous-employée, Oxmo confirme si besoin était qu’il évolue, quitte à se mettre à dos ses fan(atique)s et autres intégristes de la première heure (ceux-là mêmes qui ne jurent que par "Opéra Puccino"). Puisse-t-il remplacer Abd Al Malik sur les plateaux télé et à la prochaine cérémonie des Victoires de la Musique – catégorie musiques urbaines (sic) - pour donner du plomb aux détracteurs. Cela donnerait au moins l’illusion que la reconnaissance de M. Puccino n’est pas seulement singulière et que le pluriel de récompense s’accorde aussi avec mérite.
A vouloir sauter trop de cases, Oxmo se prend aussi les pieds dans le beat. Handicapé par un refrain mièvre qui ne donne pas envie d’en savoir plus sur l’oncle Ben, 'à sens inverse' ne fonctionne pas tant le MC et ses musiciens paraissent en panne d’inspiration. 'Masterciel' peine également à décoller, tout comme le fumeux 'véridique', deux titres bien plus convaincants sur scène que sur disque où la porte d’entrée reste fermée à double tour. Il n’est d’ailleurs pas rare de passer plusieurs heures à chercher cette porte ouvrant sur l’univers du rappeur à la voix de miel. Heureusement, le dernier morceau la fera exploser, provoquant une détonation qui fait écho au titre éponyme de l’album. Retour sur un refrain de K’naan, ni franchement bon, ni franchement mauvais, et surtout sur trois couplets en forme de déclaration de paix. Oxmo donne là le véritable ton de l'album, déclamant ses vers au pas d’un son de batterie. Accompagné de quelques soldats et des sifflements du vent, il part en guerre, en quête d’une paix intérieure.
"Je viens déclarer la paix sans heurts, quelques cartouches d’encre dans le chargeur, c’est l’arme de paix" ('L'arme de paix')
Son chemin s’arrête autour de quelques notes de piano, bande originale d’une bataille sans épilogue. La nuit est tombée et le vent a cessé. Il règne un silence de mort là-haut. Ce soir, c'est son dernier combat. Ses musiciens retiennent leur souffle et le laissent avancer. La tension est palpable. Tous les spectateurs ont les yeux braqués sur lui. Son meilleur ennemi a déjà enfilé ses gants. Plus digne que jamais, Oxmo Puccino se présente seul sur le ring. Face à lui-même, la tête haute, il fixe son adversaire dans les yeux. Lui ne le regarde pas, il baisse les siens. "C’est le combat de l’épuisement contre la volonté". Coupé. (lundi 27 avril 2009)
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